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BONNE VISITE ET MERCI

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4 - VISITES AUX CARRIÈRES DE TRAPP


           Dans trois parutions de février 1912, il est rapporté dans le  journal de Saint-Dié «La Gazette Vosgienne - journal Républicain», une visite du sous-secrétaire d'Etat aux finances à Raon L'Etape (88).
Durant le week-end du 27-28 janvier 1912, à l’occasion prétextée de l’inauguration de deux nouveaux bâtiments à l’hôpital local, la ville connaît ainsi l'honneur de recevoir ce politicien. Cette raison invoquée n’étant pas le principal objectif de la municipalité puisque à ces réjouissances du maire Victor BRAJON et des élus républicains de la région des ordres divers interviennent.
Toutefois trente quatre discours, allocutions, compliments sont prononcés. L’ensemble agrémenté de petites filles à bouquet, de vins d’honneur, de toasts, de chorales et de fanfares. L’ombre du grand aîné, Jules FERRY (1832-1893), plane sur la ville. Il est fièrement fait rappel électoralement que Raon est «la forteresse du Grand Vosgien». Sans discours plane aussi le souvenir d’une émeute tragique, celle de 1907 puis l’idée inévitable d’une guerre avec l’Allemagne.

Samedi 27 janvier 1912

Cette première journée débute en gare de Raon l’Etape-Laneuveville. Dans cet après-midi d’hivers se présentent sur le quai de la station, monsieur BRAJON Victor maire de Raon suivi du sous-préfet de Saint-Dié, monsieur AMOS Frédéric maire de Laneuveville lès Raon puis les conseillés municipaux des deux communes.

En ce lieu, ils accueillent monsieur BESNARD René, sous-secrétaire d’Etat aux finances, ministre du gouvernement POINCARE. Ce dernier est accompagné du général GOETSCHY, commandant le 20ème corps d’Armée, monsieur le préfet des Vosges FRANCOIS, les députés des Vosges VERLOT, SCHMIDT puis PICARD, monsieur FLEURENT Emile ancien député et conseiller général du canton.

A la descente de ces derniers, la Marseillaise retentie dans le hall. Les cinq personnages vêtus de redingotes, enlèvent d’un geste leur chapeau de soie.

A pied de la gare à l’Hôtel de Ville

Il peut être emprunté le tramway raonnais mais pour ne pas faire honneur à son initiateur Charles CARTIER, anti-républicain notoire opposé aux Lois laïques et ennemi de la famille FLEURENT, monsieur Victor BRAJON décide de faire rejoindre le centre ville à pied par les autorités.

Rappelons que Victor BRAJON démissionne du conseil d’administration du chemin de fer en 1906. En violent désaccord avec Charles CARTIER-BRESSON, il a fait publier son courrier de démission dans la Gazette Vosgienne.

1912 - L'arc de triomphe rue Thiers (Charles Weill)
où on le retrouve agrémentant d'autres fêtes et manifestations

Au cours du trajet dans les rues, de la gare à l’hôtel de Ville de Raon, sont plantés des sapins ornés de guirlandes. Des mâts sont surmontés d’oriflammes. Aux fenêtres flottent le tricolore. Un arc de triomphe implanté à l’extrémité du pont de la Meurthe est réalisé. Il est décoré par un peintre local et des inscriptions portées par monsieur SCHNELL mentionnent : « A René BESNARD, sous-secrétaire d’Etat aux finances, la ville républicaine de Raon l’Etape reconnaissante au gouvernement ». Le service d’ordre est assuré par une compagnie du 20ème B.C.P. en garnison à BACCARAT (54). Deux autres constituent la haie d’honneur depuis la gare à la mairie. L’escorte d’honneur du ministre est formée par les gendarmes à cheval de Lunéville (54) sous le commandement du capitaine TAVERNIER puis par la compagnie des sapeurs-pompiers dirigée par le capitaine LECLERC. A noter que l’officier TAVERNIER, qui cinq ans auparavant a commandé la charge de ses militaires sur les émeutiers faisant des morts en juillet 1907, a nul doute entendu quelques hostilités jaillir de la foule lors de son passage sur les lieux des évènements.    

Réception à l’Hôtel de Ville

Dans la grande salle décorée sont positionnées trois jeunes filles dont l’une est costumée en alsacienne et l’autre en lorraine, tenant de jolis bouquets. La première nommée DEMANGE Marie-Louise se charge d’énoncer un couplet enthousiaste sur l’école laïque au ministre. « Malgré notre jeune âge, nous comprenons déjà ce que nous devons à notre chère école laïque, création si féconde de la République actuelle, école d’émancipation de la raison et de la pensée, foyer bienfaisant d’éducation patriotique, civique et sociale… ». Quand à la petite lorraine, mademoiselle CARPENTIER, elle souhaite la bienvenue au nouveau préfet puis mademoiselle ROLLAND costumée en alsacienne, s’adresse au général GOETSCHY en lui déclarant : « Permettez-moi, au nom de notre ville frontière de vous rappeler le souvenir ému de nos frères d’outre-vosges, des fidèles alsaciens-lorrains, toujours si attachés aux traditions françaises et à mère patrie ». Monsieur Victor BRAJON présente ensuite tous les notables et levant le verre de l’amitié prend à son tour la parole de bienvenue prononcée déjà sur le quai de la gare. Le ministre BESNARD répond en sa faveur : « Je me félicite, messieurs, de l’inspiration heureuse qui m’a conduit à cette magnifique cité… charmé par le spectacle des yeux en voyant cet imposant concours de population et vos coquettes cités encadrées de magnifiques forêts qui forment, à l’horizon, la ligne bleue si chère à votre grand compatriote, Jules FERRY… »
Vers 17 heures 30, la cérémonie officielle terminée, monsieur BESNARD quitte la mairie pour se rendre chez monsieur BRAJON pour y passer une partie de la soirée où un dîner intime est donné en son honneur. L’importante foule suit le ministre en l’acclamant. Mais la journée ne se termine pas. A 21 heures 30 est programmée une réunion politique. 

Meeting du cercle de la fédération républicaine démocratique

Au cours de la soirée qui suit, le gouvernement d’union du lorrain Raymond POINCARE est peut-être considéré par certains comme « un gouvernement modéré » mais n’est en aucune façon « modérément républicain ». Pour cette réunion politique réservée aux militants, retrouvons l’Hôtel de Ville nommé pour l’occasion la maison du peuple. La salle ornée de drapeaux est trop petite. Seuls les membres de la fédération et quelques invités peuvent y rentrer. Malgré ces précautions rigoureuses, il est impossible de trouver place lorsque vers 21 heures 30, au milieu d’une ovation et de la Marseillaise, monsieur René BESNARD fait apparition en collaboration des élus puis parlementaires. Dans cette assemblée officielle, il est retrouvé le préfet et sous-préfet n’ayant pas le place aujourd’hui.

Le cercle de la fédération républicaine démocratique de Raon compte plus de 500 membres. Un vestiaire fonctionne sous la responsabilité de dames fédérées travaillant à confectionner des vêtements pour les camarades malheureux. Le cercle a aussi sa propre fanfare et chorale. Le président est monsieur GABRIEL assisté du secrétaire LEONARD. La séance est présidée par le maire BRAJON.

Après la réception d’un bouquet, des compliments, de la bise par mademoiselle LEONARD au ministre, l’exécution d’un chœur, il est entendu neuf discours formulés par messieurs GABRIEL, FLEURENT, VERLOT, FOUCHER, PICARD, LEFEBURE, MEQUILLET, SCHMIDT et BESNARD. Chacun réfère son dialogue à Jules FERRY.

BESNARD déclare : « Chaque jour, nous voyons se dresser devant nous les adversaires de l’école laïque et c’est parce qu’entre eux et nous il y a une différence profonde de mentalité et d’idéal que nous ne pouvons renoncer à la laïcité… On a tort de croire que tout est fini quand une réforme est inscrite dans une Loi. Il faut la faire passer dans les moeurs. C’est ainsi que la Loi sur les retraites ouvrières ne sera réellement accomplie que lorsqu’elle aura pénétré dans les couches profondes de la démocratie ».
Vers minuit, une dislocation a lieu sur l’air du chant des droits.
Le lendemain est annoncé une visite de la carrière, inauguration de l’hôpital et grand banquet aux Halles.   
    
Dimanche 28 janvier 1912

Visites des carrières de trapp

Ce nouveau jour débute à 8 heures par un concert donné par la fanfare du 20ème B.C.P. devant l’habitation de monsieur Victor BRAJON chez lequel monsieur le ministre est accueilli dès la veille. Vers 9 heures se forme le cortège de voitures à cheval et d’automobiles pour prendre la direction des carrières RAMU.

Identique au 27 janvier, le cortège imposant de hauts de forme soyeux, de gibus à ressort, ponctué de képis d’officiers et de bicornes préfectoraux, passe sous les yeux des raonnais déjà en place sur le parcours. De son chapeau à sa barbe, de sa barbe à son ventre, de son ventre à ses pieds, la majesté ruisselle en petites cascades. Il figure dans son intégrité l’idéal radical-socialiste.

A l’intersection de la rue Jules Ferry et du faubourg de Saint-Dié, ce défilé passe sous un arc de triomphe. A toutes les fenêtres, il est retrouvé les couleurs nationales flottant au vent.


Un arc de triomphe élevé faubourg de Saint-Dié
(angle rue Jules Ferry - Aristide Briand et Jacques Mellez)

RAMU Henri a fait les choses grandioses. En arrivant sur son domaine des carrières, le cortège est obligé d’emprunter une double rangée de sapins où sont suspendus des flots de rubans tricolores aux branches puis de passer sous un arc de triomphe pour rentrer sur le terrain de l’exploitation. De plus, bien qu’il s’agisse d’un dimanche monsieur RAMU a mobilisé tout son personnel qui est présent en tenue de travail pour l’occasion. Chaque ouvrier est prêt à son poste. En tant que hôte d’un ministre, RAMU  se montre à la hauteur dans un discours préparé.  





Les personnalités à l'entrée des carrières Ramu
(Henri RAMU de dos, accueille le sous-secrétaire d'Etat René BESNARD -à gauche-
et le député Constant VERLOT -à droite-).
De part et d'autre, le personnel forme une haie d'honneur



Le cortège des officiels
guidé par monsieur RAMU
fait le tour du site sous le regard des ouvriers

La visite des carrières se termine vers 11 heures. Pour quitter le site, Henri RAMU fait emprunter ses convives sous un tunnel éclairé par l'électricité, qui débouche aux abords de l'ancienne carrière abandonnée et remplie d'eau dite "bigarrée". Le cortège se dirige ensuite vers l'hôpital dont monsieur RAMU est l'un des administrateurs de l'établissement dont l'inauguration en ce même jour est la raison officielle et la venue du Ministre BESNARD.  


L’incroyable discours d’Henri RAMU

« Monsieur le ministre, veuillez me permettre de vous présenter les hommages respectueux du personnel d’exploitation des carrières qui est tout entier, en tenue de travail, devant vous. Une large part de sa vie s’écoule aux pieds des premiers contreforts toujours verts des Vosges. Il y faisait sauter, il y extrait, rompt, charge, transmet et expédie après l’avoir transformée en pierre cassée pour route, l’une des roches les plus dures sinon la plus résistante du continent. Il apporte ainsi à ce côté de France, sa contribution vigoureuse au travail commun du pays sans lequel vous le savez, il n’y aurait ni progrès moral, ni matériel. Si au printemps, l’alouette gauloise le berce des ritournelles de sa chanson joyeuse, l’âpre hiver ne lui ménage pas ses morsures. Mais peu douillets et quelque peu fiers de leur naturel, les carriers raonnais savent faire front aux intempéries comme ils le feraient avec la plus grande simplicité et la plus mâle énergie si quelque jour malheureux, on faisait appel à ce courage dont je suis le témoin constant depuis trente ans » en 1882.

Le journaliste trouve là « un charmant discours… où l’élévation de la pensée le dispute à la délicatesse de la forme ». En terme et devant un membre du gouvernement, le personnel politique de la région et un nombre important de notables, Henri RAMU affirme tout simplement que ses ouvriers assemblés sont des ivrognes invétérés. Il sait que dans ce dialogue difficilement audible, les carriers ne comprendront pas grand-chose aux figures de style, métaphores et euphémismes prononcés par leur employeur. Il est donné une impression de situation tolérée et fataliste savourant même un certain humour du fait qu’ils sont capables d’exécuter.  « Quel homme ! Saoul à 7 heures du matin ! Ne serait-ce pas le recordman du monde ? ». Certes cette dépendance à l’alcool est : «…A la vérité, monsieur le ministre, on dit mes camarades de travail d’un commerce plutôt rude où manque l’élégance hellénique. Croyez qu’on exagère. Nos carriers ne sont pas si dépourvus de culture ! Si leur science est courte et pour cause, si elle se transforme plus aisément en puissance musculaire, ils n’en révèrent pas moins Bacchus (Dieu romain du vin – disciples de Bacchus qualifiant les ivrognes)… Comment leur en vouloir beaucoup de ce culte universel, atavique sûrement et auquel n’échappent même pas les grands de la terre qui ne sauraient se rencontrer sans perdre une coupe en main et dire : je bois… ! Oh ! Il y a la mesure certes. Seulement nos camarades la rompent par métier et il ne faudrait pas les pousser beaucoup pour leur faire déclarer avec énergie que le vin de leur douce France n’est pas étranger, à son heure, au travail cyclopéen qu’ils savent produire et que saluent en passant, les ouvriers du dehors. Monsieur le ministre, nous vous sommes reconnaissants de l’honneur que vous nous faites en nous visitant ainsi sur notre champ de lutte habituel. Nous remercions le gouvernement dont vous êtes et tous ceux ici présents, qui travaillent au bien général avec l’espoir d’établir des douceurs de vie, un peu lointaine encore. Mais les carriers qui chargent leurs wagonnets, pierre à pierre, ne s’étonnent pas trop de voir se constituer de même, l’édifice de solidarité humaine dont ils rêvent non sans raison. Sur un geste de vous, ils vont reprendre leurs postes de toutes parts avec empressement et vous montrer la carrière au travail ».   


La bonhomie avec laquelle Henri Ramu présente l’alcoolisme de son personnel contraste avec la sévérité dont il a toujours fait preuve pour tenter d’en enrayer les méfaits. Ainsi les accidents du travail dus à l’ivresse, dont il ne dit mot dans son discours, sont évoqués dans cet ordre de service n°48 datant des années 1900, une affichette en gros caractères dont le texte est tout à fait explicite : on ne saurait impliquer une responsabilité patronale aux accidents survenus suite «à l’état d’énervement dû à l’usage immodéré des boissons alcooliques qui suit le jour de paie, les dimanches et fêtes». Un système de retenues sur salaires s’appliquait en raison soit de «Dommages» soit d’«Amendes». Les dommages concernaient les absences surtout constatées les lundis ou les lendemains de paie. Les motifs les plus souvent déclarés par l’ouvrier à la reprise du travail étaient «Ivresse» ou «A fait la noce» ou même «Était fatigué», mais tous n’avaient pas la même franchise, alors l’employé comptable inscrivait sur son registre : «Dit avoir été malade». Les amendes, sévères, coûteuses, mais plus rares, concernaient l’ivresse sur le lieu de travail. Dans ce cas, on retenait 10 F sur un salaire oscillant entre 80 et 140 F.

René BESNARD
(1879-1952)


Sous-secrétaire d’État du 27 juin 1911 au 12 janvier 1913 dans les gouvernements CAILLAUX, puis POINCARE au moment où il passe à Raon. Il occupera jusqu’en 1930 divers postes ministériels (ministre des colonies, ministre du travail et de la prévoyance, ministre de la guerre) au sein de gouvernements radicaux.

Émile  FLEURENT
(1865-1938)

est né à Celles-sur-Plaine. Son père, aubergiste et maire (1882-1888) du village, était le soutien local du député Jules Ferry et l’objet de virulentes attaques de la part de Charles Cartier-Bresson. Il fait de brillantes études et sort diplômé de l’École de physique et de chimie industrielle de Paris en 1886. Après une thèse de doctorat en 1895, il obtient en 1898 la chaire de chimie industrielle au Conservatoire des arts et métiers. Sa position lui permet de devenir conseiller scientifique dans divers ministères (Finances, Agriculture, Guerre) et d’approcher la politique. Franc-maçon, partisan du Bloc des gauches, il est élu député aux législatives de 1906 dans la circonscription de Saint-Dié. En 1910, ne souhaitant pas renouveler son mandat afin de retrouver ses travaux scientifiques, c’est Constant Verlot qui lui succédera. Il sera aussi conseiller général du canton de Raon l’Étape sans interruption de 1908 à 1919. Après la 1ère Guerre mondiale, il est nommé directeur de l’Office des produits chimiques et pharmaceutiques.

Constant VERLOT
(1876-1933)

est né à Paris où son père, originaire des Vosges, a créé une fabrique de fleurs artificielles. Élève de l’école normale de la Seine, il commence une carrière d’enseignant qui le mènera au professorat au lycée Chaptal. Franc-maçon, il s’engage dans les œuvres scolaires et fait acheter en 1905 par la société civile des oeuvres mutuelles des colonies de vacances, une ferme à Senones sur le chemin de la roche Mère-Henry. Élu en avril 1910, au premier tour, député de la circonscription de Saint-Dié, il sera régulièrement réélu jusqu’en 1932. Il devient maire de Senones en 1919, puis président du Conseil général des Vosges en 1929. En 1921, sur les hauteurs de Senones, sur son action, la ferme acquise en 1905 est transformée en un important établissement : le préventorium de la Combe. Il mourra en fonction en 1933, à l’âge de 57 ans. On peut voir son buste (ôté par les Allemands pendant l’Occupation) sur la place Charles THUMANN (place du Château) à Senones.
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